En début de semaine dernière, j’ai parcouru la liste des projets en compétition sur le Web Programm Festival. Et je me suis alors rendu compte qu’il y avait au moins 5 projets sur lesquels était impliqué l’ami Florent Maurin et sa société The Pixel Hunt. Des projets toujours très ludiques, « gamifiés » diront certains… Est-ce le signe d’une évolution vers plus de jeu dans les projets dits « nouvelles écritures » ? Du coup, cela m’a donné envie d’aller lui poser quelques questions, et aussi de comprendre pourquoi il n’aime pas qu’on emploi les termes « Gamification » et « Serious Game » !

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Bon finalement tu n’as rien gagné au Web Programm Festival, c’était pourtant pas faute d’y avoir des projets !

Non, mais ce n’est pas grave, j’ai déjà eu plein de bonnes nouvelles en 2014, je ne suis pas à plaindre !

Combien de projets listés sur le festival d’ailleurs ?

Il y avait Jeu d’Influence, Chasseurs d’info, Sauvons le Louvre… Pour ce dernier, The Pixel Hunt a quasiment tout fait: production, développement,.. mais avec toute une équipe bien entendu. Pour Jeu d’Influence je n’ai fait que le gamedesign, Julien Goetz en est l’auteur. Je crois qu’il y avait aussi AreVah! dans la liste (ndlr : pour ce projet il s’agit du prix du public pour le Web Programm Festival en Suisse).

Et Fort Mc Money ?

Non là c’est David Dufresne (ndrl : l’auteur du webdoc Fort mc Money) qui est sympa, mais je n’ai fait qu’un rôle consultatif…

Et il y a aussi Reconstruire Haiti ?

En fait non… celui là, on a un peu oublié de l’inscrire au festival ! Là pareil j’ai fait le gamedesign et la gestion de production, ce qui n’est pas évident pour moi car il fallait suivre avec Rue89 et surtout faire les rendus de compte avec l’Europen Journalisme Center qui nous a octroyé une bourse… La production c’est loin d’être mon coeur de métier ! J’ai fait pas mal de truc cette année, mais surtout en équipe et quasi aucun projet où j’ai eu un rôle central. Le seul où j’ai vraiment un rôle d’auteur c’est Sauvons le Louvre.

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Cette position d’intervenant sur les projets, elle te satisfait ?

Oui car j’essaie de travailler avec des gens sympas, talentueux, et donc j’ai une grande confiance dans la qualité du rendu final des projets. Julien Goetz sur Jeu d’Influence, c’est un grand talent d’écriture et de mise en scène, idem avec Micha Patault et Sarah Irion sur AreVah! qui ont une énergie folle pour faire avancer leurs idées.

Mais c’est aussi frustrant, il faut laisser parfois une partie de ses idées de côté, faire des compromis… Il faut accepter cela. C’est frustrant au final car cela donne un objet que tu n’avais pas toujours imaginé au départ… cela peut être moins bien comme mieux… mais tu peux te sentir un peu dépossédé de ton travail. Et du coup, c’est vrai que maintenant j’aimerais plus avoir un rôle de réalisateur de projet…

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Le nombre significatif de projets ludiques sur lesquels tu es impliqué cette année, tu penses que c’est lié à la tendance actuelle de gamification ?

La tendance, depuis pas mal de temps en fait, c’est l’accompagnement web de programme TV. Cela va jusqu’à faire du web un canal à investiguer en soit. Quand tu investis le web, tu finis par te rendre compte que le grand avantage c’est l’interactivité bien entendu. Une interaction qui marche dans les deux sens bien entendu. Tu envois de l’interaction à l’internaute, et l’internaute lui aussi peut t’en renvoyer. Cela demande alors une exigence bien particulière par rapport à une vidéo ou un texte. Désormais, comment tu fais pour créer une motivation, un moteur pour engager l’utilisateur ? Assez naturellement, une des réponses à cette problématique, c’est le jeu, le jeu vidéo. Car c’est un objet naturellement interactif et qui, surtout, s’est penché sur ces questions depuis maintenant une quarantaine d’années ! Les jeux vidéo pensent depuis bien longtemps ces questions de plaisir, de flow, de transmission d’information vers l’utilisateur. Un jeu vidéo en général ne nous annonce pas en début de partie quelles sont les règles pour jouer. Ou du moins c’est fait de manière très subtile. C’est au fur et à mesure de votre expérience de jeu que vous en découvrez les règles. Les créateurs de jeux vidéo ont découvert plein de supers façons de vous faire intégrer les règles du jeu vidéo.

Donc naturellement tu vas vers le jeu vidéo. L’interactivité demande un tel niveau d’engagement de l’utilisateur qu’il faut savoir lui amener le plaisir, le flow suffisant.

 

Donc tu es en train de nous dire que tout le milieu du webdocumentaire se recentre vers des choses plus engageantes et donc se rapproche d’expériences gamifiées ?

C’est surtout du bon sens en fait : on fait des objets compliqués car on veut raconter des histoires qui sont compliquées avec un mode qui est compliqué : Parler de la Syrie, c’est compliqué, faire un webdoc c’est compliqué, et donc faire un webdoc qui parle de la Syrie c’est doublement compliqué ! Du coup, il me semble que c’est assez raisonnable de se tourner vers un milieu qui depuis 40 ans se posent ces questions là et y trouvent des réponses.

Cela ne veut pas dire que tout est transposable bien entendu. On ne fait pas un webdoc sur la Syrie comme on fait Super Mario évidemment. Il y a un travail d’interprétation, d’adaptation car tu ne fais pas un jeu de divertissement, tu fais plus un newsgame, un docugame,… ton but ce n’est pas le divertissement, c’est l’information. Mais les mécaniques au coeur de tout cela, ce sont les mêmes.

EndGame

Extrait d’un newsgame sur la guerre en Syrie : « End Game »

 

Alors justement je crois que « gamification » et « seriousgame » ce sont des mots que tu n’aimes pas.

« Gamification » c’est un faux semblant, c’est nous faire prendre des vessies pour des lanternes ! La gamification c’est tu prends des activités qui ne sont pas du tout un jeu. Par exemple être caissier à Auchan, et tu veux expliquer aux gens que les défis que tu leurs imposes deviennent un jeu, comme par exemple : à chaque fois que tu vas traiter X clients en X minutes alors tu vas gagner 5 points et à la fin de la journée on verra si c’est toi le meilleur de tous les caissiers ! Et si t’es le meilleur des caissiers et bien tu gagnes un prix ! Ca c’est ce que Ian Bogost nomme exploitationware. Il me semble qu’il y a alors de la malhonnêteté intellectuelle.

Et c’est quoi le problème avec « serious game » ?

Qu’est ce que l’on dit là ? On dit c’est un jeu, mais attention il est sérieux !… Mais les enfants, quand ils jouent à la marelle, ils y jouent avec beaucoup de sérieux ! Il me semble que tout jeu est sérieux. Un jeu te jette un défi, et une fois que tu as intégré les règles, tu vas tout faire pour réussir à relever le défi. La meilleur preuve, ce sont les mauvais joueurs : ce sont des gens qui vont te balancer le plateau de Risk à la tronche parce qu’ils ne peuvent pas supporter que tu leur prennes le Kamchatka ! – J’adore dire le mot Kamchatka – Ça c’est bien la preuve qu’à l’instant où il jouait, le joueur mauvais perdant jouait très sérieusement ! Ils étaient dans le cercle du jeu, certes, mais ils y étaient très sérieusement. Et donc pourquoi on a commencé à parler de jeu sérieux : c’est lorsque les grandes marques et les annonceurs ont commencé à s’y intéresser. On leur a dit, on va vous faire un jeu, mais ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas un jeu débile et qui rend les gens cons, ca sera un jeu sérieux ! Comme si le jeu vidéo avait besoin qu’on lui rachète une crédibilité ! Et ça en tant que passionné du jeu vidéo, cela me hérisse le poil !

Risk

 

Cela n’empêche que c’est quand même très malin de la part d’une marque d’investir ce domaine, non ?

Ah mais absolument ! Cela reste tout à fait pertinent ! C’est une question d’approche. C’est juste les sous-entendus derrière la dénomination qui m’agace. J’ai même déjà fait des jeux pour des marques… Il faut juste ne pas prendre les gens pour des pigeons et bien faire comprendre que c’est un jeu proposé par une marque.

 

Est ce que l’on t’a déjà proposé des projets où tu as finis par constater qu’il n’était pas possible d’y intégrer une dimension gamifiée ?… Ludifiée ? Je ne sais plus comment dire !

Il n’y a pas longtemps, on m’a proposé un projet sur le viol comme arme de guerre. Non pas que j’ai un problème avec le sujet, je pense que tous les sujets peuvent se prêter sous forme de jeu, même les plus durs. Mais là il y avait quelque chose de l’ordre de l’intime, du témoignage. Ils avaient envie de montrer les gens derrière les chiffres et là j’ai trouvé que cela devenait difficile… Il aurait fallu un jeu très long, sur 40 heures, où tu prends le temps d’installer les choses. Prendre vraiment le temps de nous mettre dans l’histoire, mais là on avait une durée d’expérience plus de l’ordre de 20-30 minutes. On est donc partis sur quelque chose plus de l’ordre de l’exploration… Mais en même temps, il y a bien des jeux ou tu ne fais que déambuler, je pense par exemple au magnifique Dear Esther qui est complément contemplatif. Tu n’as rien d’autre à faire que déambuler. Donc finalement, le jeu c’est tellement large…

 

Et donc tout est ludifiable alors ?

Bien c’est vrai que je serai bien embêté pour définir ce qui est ludifiable ! Surtout que c’est avant tout un état d’esprit ! Je peux trouver un truc ludique qu’une autre personne ne percevra pas de la même manière. Ca m’arrive de trouver ludique de marcher dans le métro parce que j’imagine que je suis sur une moto et que je saute de panneau publicitaire en panneau publicitaire ! C’est une disposition qui peut être très intime. Mon grand-père me disait que j’étais tout le temps en train de m’amuser. Et je pense que effectivement je suis tout le temps en train de m’amuser. Je suis tout le temps disposé comme cela en fait ! Dans n’importe quelle cadre je trouverai toujours quelque chose pour penser en terme de challenge, de défi. Chacun sa tournure d’esprit, d’autres dans un cadre qui se veut très ludique resteront très fermés. Je ne crois pas à la révolution ludique, façon « les joueurs sauvent le monde » tel que le pense Jane McGonnigal. Moi je n’y crois que moyennement, il y a des gens qui ne sont pas cablés pour cela.

 

Il y a quelque chose de très politique à vouloir gamifier notre environnement ?

Mais c’est hyper effrayant ce que fait en réalité un gamedesigner ! Il crée un univers artificiel, dans lequel il décide ce que l’on a le droit de faire ou pas. Et qu’est ce qu’il faut faire pour avoir du succès. Donc c’est comme si moi j’étais dans ta vie et que je te disais « tu as le droit de faire ça et ça, mais par contre tu n’as absolument pas le droit à ça et ça ! Tu ne peux que respecter mes règles de départ. Et si tu veux gagner, il va falloir que tu fasses comme je l’ai décidé. C’est ça le rôle du gamedesigner. C’est hyper totalitaire et violent en fait ! Donc sans bases éthiques solides, tout cela pose de graves problèmes en fait ! Mais comme beaucoup de monde pense encore que le jeu c’est un truc de crétin, on ne s’en rend pas vraiment compte encore. Certains l’ont bien compris, il suffit de voir tous ces jeux qui ne sont conçus que pour te soutirer de l’argent sur ton téléphone portable ! Ces jeux ont bien compris comment user de mécaniques mentales pour te faire prendre au jeu et comment faire pour que tes récepteurs de dopamine et d’endorphine soient saturés et que du coup cela dépasse ta réflexion et ton sens commun. Ca c’est une première étape, l’exploitation commerciale, et cela fait quelque années maintenant que c’est bien installé. Mais après on peut aussi imaginé une exploitation politique, religieuse… tu peux imaginer pas mal de truc flippant en fait…

 

Cette fin d’entretien me fait repenser à ce très pertinent article du Monde Diplomatique : « Pour gagner des points lisez cet article », à méditer !

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